Préambule
Cette édition a été construite à partir d’une présentation de
Bernard Brunon
donnée à l'
École supérieure
d’art et design de Saint-Étienne
le 27 avril 2023. Le texte correspond à la parole retranscrite de
Bernard
Brunon, les images sont celles qu’il a présentées pour illustrer son propos. Des notes ont été
écrites pour
soutenir et référencer davantage la parole de
Bernard Brunon. Tout le
contenu est traité de manière brute,
comme flux qui suit le rythme et la chronologie de la présentation.
Le livre se parcourt et s’appréhende dans des allers-retours entre le contenu textuel et visuel.
Jules Labatut et
Pierre Saby.
Parole
Je pensais qu’il serait intéressant
de présenter un petit peu d’où ça vient
et comment j’en suis arrivé là.
That's Painting est connue comme une
entreprise artiste, mais au départ, ce
n’est pas du tout l’idée
d’entreprise qui m’a poussé à créer
That's
Painting. L’entreprise est le
résultat d’une recherche sur la
peinture, un questionnement de la peinture, à la suite de
BMPT et de
Supports/Surfaces. Je suis né à
Saint-Étienne et après
des études d’histoire de l’art à l’Université de Lyon, j’ai passé trois ans aux
Beaux-arts de
Saint-Étienne
et c’est là que mon questionnement de la peinture a commencé. Je crois que c’était pendant
l’année scolaire 1972-1973, j’étais en première année de peinture, dans l’atelier sous les combles de
l’ancienne école. J’avais installé une petite nature morte près d’une fenêtre : une petite table recouverte
d’une nappe rouge foncé devant
laquelle il y avait un fauteuil en rotin, vert. Et en peignant ça sur la toile, le rouge et le vert
changeaient de place ;
le rouge qui était en fait derrière le fauteuil apparaissait devant sur la toile.
Et en essayant de remettre les couleurs
à leur place, je me suis aperçu : en fait,
les couleurs en deux dimensions sur la toile et en trois dimensions dans la réalité étaient deux choses
différentes. Cela m’a amené
à questionner un peu ce qui se passait dans le phénomène de la représentation.
->
2 .
3 .
4 .
5 J’ai commencé à faire des toiles
abstraites consistant uniquement en coups de pinceau avec des couleurs superposées et toute une série comme
ça, avec des bleus et verts
foncés, des bleus
et verts clairs avec des permutations d’échelles pour essayer de voir un petit peu ce qui se passait
dans le geste de peindre, le geste primaire qu’était le coup de pinceau.
En même temps, il y avait un jeune type qui passait de temps en temps à l’école,
et qui un jour a amené un disque de
Terry Riley, In C. Je ne connaissais pas
cette musique, mais j’ai
tout de suite été accroché. C’était une musique qui n’était ni jazz ni pop, totalement différente de la
musique classique contemporaine que je connaissais. Et je me suis dit que s’il est possible de faire une
telle chose en musique, il devrait aussi être possible de le faire en peinture.
À l’époque, je ne connaissais pas
Supports/Surfaces, mais un ancien élève de
Saint-Étienne,
Pascal Francony était passé
à l’école et lorsqu’il a vu ces peintures, il m’a parlé du travail de
Supports/Surfaces qui
correspondait vraiment à ce que je cherchais. C’est pour ça qu’ensuite à Saint-Étienne
ça s’est plutôt mal passé avec le directeur de l’école. Ce type de peinture ne l’intéressait absolument
pas et comme il était aussi le prof de peinture, j’ai préféré quitter et je suis allé à Marseille pour
finir mon diplôme avec
Claude Viallat dans son atelier à l’
École
de Luminy
. Et là, j’ai commencé toute une exploration sur ce qui était pour moi le geste de base de la
représentation en peinture,
le coup de pinceau, sur différents formats, avec différents matériaux.
->
6 .
7 Ça c’était sur du carton avec de l’acrylique, ou des encres sur du
papier plus ou moins buvard.
->
8 .
9 .
10 .
11 Ou un travail sur des toiles
libres qui devaient faire 1 m 50 par 2 m 20,
quelque chose comme ça, en jouant sur
des répétitions, des permutations de coups
de pinceau sur des toiles travaillées au sol.
->
12 Ça c’est une peinture en diptyque :
les deux peintures sont de même format, mais chaque coup de pinceau est sur un morceau de toile
indépendant.
->
13 Et ça c’est un autre diptyque, où la
toile du dessus, au mur, est en fait l’outil qui
a servi à peindre la toile du dessous, au sol.
->
14 Ça c’est le même genre de travail,
une vue d’exposition à Marseille en 1974.
Au fond c’est une peinture en trois dimensions, avec une toile où le coup de pinceau était passé à
l’horizontale — il y a les coulures sur l’horizontale, l’autre verticale
et la troisième au sol, sur trois bandes
de toile qui sont un peu plus larges que
le pinceau utilisé.
->
15 Puis il y a eu des séries de toiles
travaillées au sol avec deux couleurs, quelques fois trois ou
quatre couleurs.
Dans l’approche de
Supports/Surfaces, je privilégiais le matériau, l’outil,
etc. Toutes ces toiles
faisaient environ 1 m 50 par 1 m 50.
->
16 .
17 Et ça aussi, travaillé au mur avec
les coulures. Ce phénomène de coulure m’a intéressé parce que ce n’était pas prévu,
il n’était pas contrôlable, c’était le résultat du processus, et ça faisait partie de l’objet fini.
->
18 Après cette série-là, je me suis
intéressé
aussi à ce qui coulait au sol et j’ai fait toute une
série de toiles qui récupéraient cette partie au sol.
->
19 Ça c’est une installation en 1976
au
Musée de Grenoble dans une exposition
de quatre artistes, chacun avec une expo individuelle. L’exposition s’appelait 3 semaines 4 espaces,
donc on avait trois semaines chacun. Il y avait
Bernard Joubet de Paris
Jean-Claude Barrère de Grenoble,
et
Jean-Louis Vila de Perpignan.
->
20 .
21 Toute cette série de toiles des bandes étaient agrafées au mur, et
tendues et agrafées au sol et présentaient différentes techniques de peinture. J’utilisais de la peinture
industrielle, en fait de la peinture de bâtiment. Très vite, je me suis mis à la peinture de bâtiment parce
que je me suis aperçu que ce n’était pas cher du tout et que, pour les résultats, ce n’était pas la peine
d’utiliser de la peinture en
tube. Pour les couleurs j’utilisais surtout du noir, parce que j’avais trouvé un pot de noir qui était en
solde, c’était plus économique pour moi. Lorsqu’il y avait de la couleur, le choix était lié à la peinture
qui était bon marché. C’était très pragmatique, ce n’était pas du tout une recherche sur les effets de
couleur, c’était plutôt une recherche sur les effets de matériaux, la peinture plus ou moins diluée sur une
toile non apprêtée, etc. Le support était de la toile de drap, en coton. Certaines toiles étaient un peu
plus épaisses, des toiles de lin, je crois. À ce moment-là, en 1974.1975, j’étais encore aux
Beaux-arts de
Marseille
et comme on était plusieurs à travailler sur ce même genre de toile, on la faisait venir de
Montpellier, je me souviens. Il y avait une fabrique de toile là-bas, on la faisait venir en rouleaux qu’on
se partageait.
->
21 Sur la toile de droite, je crois qu’il y
avait plusieurs couleurs et ensuite de la javel dessus
pour
décolorer. C’était vraiment toutes les cuisines que je pouvais faire pour explorer les matériaux et voir
comment ils réagissaient entre eux, etc. Les outils pour peindre étaient des pinceaux de peinture en
bâtiment.
->
22 .
23 Ça c’était le haut de la toile et ça c’était le bas et la coulure. Ces
toiles étaient
toujours
accrochées au mur quand elles étaient exposées, et la partie du bas posée sur le sol. Sauf quand elles ont
été exposées à la
Galerie Fournier à Paris.
Jean
Fournier les appelait des tableaux, et il les accrochait
verticalement, entièrement au mur. Mais pour moi, ce n’étaient absolument pas des tableaux. C’étaient des
peintures. La longueur de la bande était définie par le point que j’arrivais à atteindre, pas le plus haut
possible, mais ce qui était confortable. Une amie me disait que c’étaient des autoportraits alors que
j’essayais de sortir de l’image, mais en fait oui il y avait toujours un rapport au corps. Je prenais un
pinceau, le jaune exemple, je le posais sur la toile, puis un pinceau dans le rouge, et ainsi de suite.
->
24 Ça c’était l’inverse, en fait c’étaient
des couleurs qui ont été mélangées, chaque bande de toile
était teinte dans ces couleurs et ensuite décolorée à la javel.
->
25 Ça c’est une toile qui avait été
travaillée avec beaucoup de couleurs et ensuite recouverte d’une
couche de blanc.
->
26 Ça c’étaient des bandes de papier. Le
fond est travaillé avec des couleurs puis recouvert de blanc
pour les cacher, mais comme les couleurs étaient des encres acryliques, les pigments ressortaient sur le
blanc ; j’étais intéressé par la transparence qui venait de la réaction des matériaux entre eux.
->
27 Là j’avais essayé de travailler avec de
la peinture à l’huile un peu diluée, en jouant encore avec ces
superpositions de couleurs, et je me suis aperçu qu’en fait elle ne coulait pas seulement verticalement,
mais qu’elle s’épandait horizontalement aussi dans toute la toile.
->
28 Ça c’est le mur de l’atelier à Marseille.
Je n’étais plus aux
Beaux-arts, c’était en 1976. Avec cinq
ou six anciens élèves de Luminy, on avait trouvé une ancienne école primaire vide, qu’on avait louée, et il
y avait deux grandes salles au rez-de-chaussée, et puis quatre salles sur deux étages, et donc on se
partageait les salles en étage. C’était un atelier que je partageais avec
Dominique
Gauthier — il a été prof
aux Beaux-arts de Paris et je ne sais pas où il est maintenant. On louait une des salles du rez-de-chaussée
à une association de psys. Et le loyer qu’on leur demandait nous payait tout le loyer de la maison. La salle
d’à côté on en a fait une galerie qu’on appelait l’
Association pour le développement et la diffusion de
l’art [ADDA]
. C’était très prétentieux comme titre. On avait monté une petite association à but non lucratif
et on proposait des adhésions pour couvrir les frais. Ce n’était pas grand-chose, mais ça nous permettait
d’inviter pratiquement une fois par mois ou une fois tous les deux mois des artistes, dont le travail nous
intéressait, pour les faire venir et exposer leur travail et en même temps les faire passer dans nos
ateliers et discuter avec eux. En contrepartie des cotisations, chaque membre adhérent recevait un dessin
d’un de nous chaque année, deux ou trois d’entre nous produisaient une série de dessins qui servaient à
dédommager les membres.J’ai retrouvé l’adresse. C’était 194, rue Horace Bertin. Entre la Plaine et l’Hôpital
de la Timone. Et donc on a lancé ça, je crois, en 1975.1976. Il y avait
Richard
Monnier,
Dominique Gauthier,
Jean-Baptiste Audat,
Anne-Marie Pêcheur,
Caroline Margaritis,
François Devaux. Au
bout de deux ou trois ans,
le projet est tombé à l’eau parce qu’on
est parti chacun de notre côté :
Monnier avait eu une résidence en
Allemagne,
Anne-Marie Pêcheur avait un
poste de prof à Bordeaux, je crois, je suis parti aux États-Unis en 1978, donc ça s’est dissout, mais
pendant plus de deux ans, on avait régulièrement un programme d’exposition. On avait commencé à sortir un
bulletin aussi à la fin de la première année, pour présenter les artistes exposés, soit des interviews de
l’artiste avec nous, ou soit un texte que l’artiste avait proposé.
->
29 Donc après avoir utilisé la peinture à
l’huile, j’ai élargi les toiles, pour capter cet épanchement de
la peinture. Au départ les toiles travaillées à l’acrylique faisaient à peu près, je ne sais pas, 20 à 25 cm
de largeur, celles-là elles font peut-être 50 cm.
->
30 Avec ces peintures à l’huile, le format
s’est agrandi, et j’en suis arrivé à travailler sur des toiles
qui faisaient 1 m 50, 2 m de largeur, avec toujours la même hauteur.
->
31 .
32 .
33 .
34 Il y a eu plusieurs séries comme ça — une toile
d’une de ces séries est dans la collection du
Musée d’art de Saint-Étienne.
Bernard Ceysson l’avait achetée,
mais je ne sais pas où elle
est, je ne l’ai pas revue depuis.Là je me suis aperçu qu’en fait je faisais du
Morris Louis et comme j’étais
vraiment intéressé aussi par la peinture minimaliste américaine, je me suis dit qu’il fallait vraiment que
j’aille faire un tour là-bas.
Je suis parti aux États-Unis en 1978, au départ pour un an, au Texas à l’Université de Houston, où j’étais
inscrit dans le programme master du département art.
->
35 .
36 Ça c’est une des premières peintures que j’ai faites là-bas. Sur isorel,
une espèce d’aggloméré
glacé très fin, où j’essayais de jouer avec l’espace négatif. J’avais fait une première série comme ça, en
couleur. Et les pièces de la série suivante ayant ce même format étaient peintes exactement de la couleur du
mur sur lequel elles étaient exposées. C’était sur un mur blanc, donc la pièce était peinte en blanc. Et à
ce moment-là une amie française,
Christine Breton — je l’avais rencontrée
quand j’avais exposé à Grenoble,
elle était commissaire et elle travaillait dans le musée avec
Thierry
Raspail — est passée me voir et me
dit : « ah, mais c’est ce que fait
Rutault ! ». Je ne connaissais pas son
travail. Alors, je me suis dit :
« merde ce n’est pas la peine que je continue parce que ces choses-là ont déjà été faites. »
->
37 J’ai donc repris une série de dessins que
j’avais commencée à Marseille. Ça, c’est un dessin qui fait
1 m 50 par 1 m 50. Le papier était posé sur une estrade, sur une table un peu basse et je couvrais la
surface que j’arrivais à atteindre en me tenant dans un coin du dessin. Je les ai repris, puis je les ai mis
en trois dimensions.
->
38 Cette pièce c’est un dessin au mur qui
fait
aussi 1 m 50 par 1 m 50 et puis ces deux volumes dont un
est en bois, en dessous qui fait 1 pi par 1 pi par 4 pi (30 cm par 30 cm par 120 cm) et dessus c’est le même
volume, mais en plâtre.
->
39 .
40 Ça c’est en 1979 . 1980, ces boulots-là reprennent le même système avec
des volumes peints et
leur représentation au mur. Les volumes sont peints, en fait ce sont des constructions, une structure en
bois et du placoplâtre par-dessus et puis différentes couches de lavis, des couleurs très transparentes. En
fait, c’était cette idée de sortir de l’image à deux dimensions et de voir ce qui pouvait se passer si on la
mettait en trois dimensions et si on confrontait les deux. J’ai tourné en rond pendant quelques années
autour de tout ça. Le but pour moi était de voir ce qui se passait entre l’objet au mur et l’objet au sol,
un objet plat et un objet en trois dimensions. En fait, la silhouette était déterminée, au départ, en deux
dimensions et ensuite je construisais la structure puis je peignais les deux ensembles. J’ai fait plusieurs
pièces horizontales, mais il y avait aussi des pièces verticales et toujours à peu près de la même hauteur
que moi. Ce n’était ni gigantesque ni miniature.À la même époque, je dessinais beaucoup sur des cahiers.
J’aimais beaucoup le format du cahier, car je le considérais comme un dessin en trois dimensions. De la
première à la dernière page, la somme des pages constituait le dessin.
->
41 Ça ce sont des cahiers que j’avais faits
à Marseille, exposés à Houston en 1983 dans une expo sur le
dessin.
->
42 Dans cette même expo, il y avait des
petits carnets, de format 3 po par 5 po (7,5 cm par 12,5 cm) dont
chaque page avait dix-huit lignes, ce qui donnait 17 intervalles.
->
43 .
44 Je jouais avec ça, en posant une couleur par intervalle, ou une couleur
par page ou en faisant
bouger la couleur de la première ligne à la dernière ligne en suivant toutes les permutations et en jouant
avec le format du carnet.
->
45 Là c’est la même chose il y a une couleur
par ligne sur la première page, puis une couleur sur deux
lignes, pour arriver à une couleur par page à la fin du carnet.
->
46 C’est une vue d’une autre exposition à
Houston en 1983. La pièce de droite, un triptyque, c’est le
même principe avec le même format de carnet : sur le piédestal se trouve le carnet lui-même, la première
page a une ligne de couleur, la deuxième page deux lignes, la troisième trois lignes, etc. ; encadré, c’est
la représentation à plat du carnet-dessin, et ensuite la représentation en trois dimensions, sur du bois qui
doit faire entre 4 à 5 cm d’épaisseur. La pièce de gauche, c’est un peu la même chose sur un format de
carnet différent : sept pages peintes et encadrées individuellement, et au milieu, leur représentation, et
les bandes de masking tapes qui avaient été utilisées pour les peindre.
->
47 Ça c’est aussi un carnet avec sa
représentation en deux et trois dimensions. La disposition des
couleurs est tout à fait au hasard. J’avais un tas de crayons de couleur devant moi et il n’y avait aucun
choix. C’était peut-être inconscient, mais il n’y avait pas de choix délibéré d’avoir un rouge à côté d’un
bleu à côté d’un vert à côté d’un jaune. J’étais systématique quand même : une fois qu’une couleur était
utilisée, le crayon passait de l’autre côté.
->
48 Ça c’est à la peinture, sur le même
principe, sauf que pour les couleurs en trois dimensions, mais au
lieu de mettre les couleurs les unes à côté des autres sur un morceau de bois de 4 cm d’épaisseur, je les ai
superposées un petit peu en jouant avec les transparences.
->
49 .
50 Ça c’est le même type de triptyque, où la partie en trois dimensions est
en contreplaqué
découpé.
->
51 Là je jouais avec deux carnets, mis à
plat en deux dimensions, puis en trois dimensions, en jouant sur
les transparences, comme si les deux carnets avaient glissé l’un sur l’autre, mais c’est en fait un seul
morceau de contreplaqué découpé.
->
52 Là c’est encore la même chose : mais au
lieu d’être juxtaposées une par page, les couleurs sont
superposées sur la même page. À côté du carnet, encadrées, ce sont les bavures résultant de la peinture des
pages ; sur la toile, c’est la surface totale des pages, et en dessous, ce sont les pages individuelles en
contreplaqué découpé.
->
53 Cette pièce reprend les petits carnets de
3 par 5 po, avec un changement d’échelle : les pages de 3
par 5 po sont doublées sur les dessins encadrés en deux dimensions puis triplées pour la partie en trois
dimensions — des lames de bois clouées et collées ensemble, et leur épaisseur fait qu’elles tiennent
debout.J’étais toujours dans cette exploration sur
la représentation, en allant d’une à deux et à trois dimensions. Mais en fait, rien ne se passait, ça
changeait d’échelle c’est tout ! C’était frustrant, mais c’est pour ça que j’ai essayé toutes les
combinaisons possibles et imaginables pensant qu’il y avait peut-être quelque chose qui allait en sortir,
mais en fait il ne s’est pas passé grand-chose.
->
54 Ça c’est toujours ce même format de
petit carnet avec ses dix-huit lignes, donc pour le premier carnet
sur la gauche, la première page a une ligne soulignée au feutre bleu, la deuxième page a deux lignes, la
troisième page a trois lignes, etc., jusqu’à ce que j’arrive au bas de la dix-huitième page. Pour la
deuxième série de carnets, au milieu, la ligne du haut descend jusqu’au bas de la page, puis les deux
lignes, puis les trois lignes, etc. Et dans la troisième partie à droite, les lignes bougent une par une,
par exemple, pour trois lignes, la première bougeait jusqu’au bas de la page avant que celle de dessus ne
descende d’un cran.
->
55 On voit par exemple la dernière page du
carnet numéro 658 et la première page du carnet 659. J’en
étais à sept lignes, les lignes ne bougeaient qu’une ligne à la fois. Quand j’ai commencé ce boulot, j’avais
calculé qu’il me fallait près de deux mille carnets pour le terminer. Autant dire que je ne suis pas arrivé
au bout ! J’ai laissé tomber en cours de route, bien que ce soient des carnets très courants qu’on trouvait
dans toutes les papeteries.
->
56 .
57 Ça c’était une série, un diptyque, des espèces de gestes au pinceau sur
des pages de carnet. À gauche le geste est fait au pinceau et le fond est ensuite coloré à l’encre et au
crayon et à droite c’est
le contraire, le geste est coloré au crayon, et le fond est à l’encre. Ce diptyque est dans une collection à
Houston. J’avais vendu deux dessins de cette série de carnets, mais je n’en vivais pas, loin de là.
->
58 .
59 Et je faisais aussi des tas de carnets
comme ça. Sur mon bureau j’avais une feuille de papier de
2 pi par 3 pi (60 cm par 90 cm)et je gribouillais toujours, par exemple quand j’étais au téléphone. C’était
ce qu’on appelle en anglais des doodles (gribouillis). Et une fois que la page était pratiquement pleine, je
la retournais et je gribouillais de l’autre côté et puis une fois que c’était plein, je le mettais de côté.
J’avais tout un paquet de dessins comme ça, mais que je ne pouvais pas exposer parce qu’ils étaient
travaillés des deux côtés. J’ai pensé en faire des carnets, et donc je les ai découpés et je les ai montés
en carnet et comme ça on pouvait voir le dessin dans son entièreté, mais en trois dimensions.
->
60 Ensuite j’ai commencé une série de
peintures en reprenant ces gribouillages et en les agrandissant sur
des supports. Là c’est une peinture : sur la gauche c’était du papier monté sur contreplaqué, au milieu une
toile tendue, et à droite c’était une porte que j’avais récupérée. À cette époque-là, c’était en 1985,
j’avais déjà commencé une activité de peinture en bâtiment pour gagner ma vie. J’étais aussi en même temps
prof de français à l’Alliance française, je faisais des traductions, je travaillais comme interprète, des
boulots qu’on fait pour gagner sa vie. La peinture en bâtiment c’est un de ces petits boulots qui est facile
à faire. Cette porte, je l’avais récupérée sur un chantier. Peintre en bâtiment, c’était un gagne-pain dans
la mesure où, je ne sais plus comment ça a commencé, mais j’avais déjà fait de la peinture en bâtiment à
Marseille pour gagner un peu de fric. C’est donc une chose qui pour moi était facile. À ce moment-là,
c’était uniquement
une activité alimentaire, car je vendais très peu d’œuvres.
->
61 Cette pièce est aussi de la série
Enlarged Details. C’est une toile avec des gribouillages agrandis.
Sur la droite ce sont des volets en plastique, qui étaient aussi de la récupération de chantier. Les
baguettes en bois devant devaient faire partie de l’installation, mais elles ont disparu. En fait c’est une
des rares toiles que j’ai encore chez moi. La toile fait 5 pi par 6 pi (1 m 50 par 1 m 80).
->
62 .
63 Ça aussi c’était une récupération, une espèce de barrière que j’avais
transformée en paravent, et
puis peinte des deux côtés. J’y avais rajouté des lampes, deux ampoules. Il y en a une en bas ici et de
l’autre côté en haut aussi. En bas, c’est une lumière jaune et en haut c’est une lumière bleue. Je crois que
c’était peut-être du
Supports/Surfaces dilué. Cette pièce est dans une
collection à Houston.
->
64 Ça c’était une toile qui devait faire, je
ne
sais pas, à peu près 1 m 20 par 80 cm avec une fenêtre et
une corniche, et donc toujours avec ces gribouillages par-dessus.
->
65 Celle-là aussi est dans une collection à
Houston. Sur la gauche c’était un montant d’escalier, et, à
droite, un morceau de corniche. J’appelais cette série Enlarged Details (Détails agrandis), par ce que
c’étaient des détails de ces petits carnets de gribouillage.
->
66 Ça c’était le mur de l’atelier dont une
partie
était peinte, un fond de couleur, où sont accrochées
des toiles tendues sur châssis. En fait, ces toiles, c’étaient des chiffons de peinture. Il y en a même une,
je crois, qui était une jambe de pantalon de peintre, pleine de taches de peinture, tendue sur châssis.
Ensuite, les détails étaient projetés par-dessus et peints.
->
67 Ça c’est une exposition que j’avais
organisée
à Houston, à
DiverseWorks, un espace un peu comme
l’adda, qui avait été créé par des artistes.
->
68 À gauche, il y avait cette pièce qu’on a
vue
tout à l’heure. J’avais oublié de mentionner qu’il y
avait des néons, il y avait deux gribouillages en néon qui étaient accrochés. L’un sur la porte et l’autre
au mur. L’installation à droite c’était la même chose avec ces chiffons de peinture. J’avais fait des diapos
pour agrandir les gribouillages, j’avais fait des diapos de chaque page de cahier et, à l’aide d’un
projecteur, je projetais ces gribouillages de la même couleur que dans le cahier. À partir de ces carnets où
je faisais tous ces doodles, ce que je recherchais était de voir ce qui se passait en agrandissant ces
gribouillages, s’il restait les mêmes gribouillages ou s’ils devenaient autre chose, s’ils changeaient de
nature ou pas. En fait, rien vraiment ne se passait… Je me faisais plaisir sur le moment, mais ça n’allait
pas bien loin.
J’avais vraiment l’impression de tourner en rond, et en même temps je lisais beaucoup, entre autres sur la
représentation.
->
69 En particulier un bouquin qui m’avait
vraiment marqué. C’était Le portrait du Roi de
Louis Marin, où
il analyse la façon dont la représentation fonctionnait au XVIIIe siècle et le pouvoir que pouvait avoir le
portrait du roi. Le portrait était pratiquement aussi fort que la présence réelle du roi. C’est un bouquin
qui m’avait vraiment intéressé, et je me suis demandé ce qu’il restait aujourd’hui de cette force qu’avait
la représentation au XVIIIe siècle. En fait, il n’en reste rien maintenant, c’est pratiquement fini.
->
70 Et pendant que je faisais toutes ces
réflexions, je passe dans un supermarché et je vois une boîte de
camembert avec Louis XIV, King of the Brie. C’en était la preuve. Le portrait du roi avait une telle force,
d’après
Louis Marin, que lorsqu’on rentrait dans une pièce où il était
exposé c’était comme si on se
trouvait en présence du roi. Et là, dans le supermarché, je trouve le portrait du roi sur une boîte de
camembert. Il y avait vraiment une dévaluation, si on peut dire, à cent pour cent de la force de ce
portrait. Je me suis demandé ce qui en restait aujourd’hui après l’arrivée de la photo et j’ai pensé à faire
des portraits photo pour montrer à quel point cette force de la représentation s’était dissoute. Et en
essayant d’imaginer ces photos, je me suis aperçu qu’en fait il y avait pas mal de photographes qui
travaillaient déjà sur ce même sujet et j’ai pensé qu’il était inutile pour moi d’essayer de faire ce qui
était déjà fait. J’ai donc réuni un groupe de sept ou huit photographes, et j’ai proposé ça à
Thierry
Raspail
, le directeur du Musée d’art contemporain de Lyon que je connaissais depuis mon exposition au Musée
de Grenoble, et avec qui j’étais resté en contact. Il était passé à Houston, en 1985, on avait travaillé
ensemble sur une rétrospective d’
Edward Ruscha pour le mac de Lyon. Je lui
ai fait part de cette idée, de ce
projet, et il me dit : « Oui ça m’intéresse, donne-moi quelque chose de plus précis ». Alors j’ai creusé un
peu plus ma recherche et j’ai fait une série de trois expositions sur cette idée de la représentation.
->
71 La première c’était Contemporary
Photographic
Portraiture, en 1987, sur le portrait photographique
contemporain. L’autre était sur le statut de la sculpture en 1990, avec des artistes américains qui
travaillaient l’objet en sculpture. Et la troisième c’était Here’s Looking at Me sur les autoportraits
contemporains, en 1993.
->
72 .
73 .
74 .
75 .
76 .
77 .
78 .
79 .
80 Dans cette
expo
sur le portrait photographique contemporain,
il y avait
Mark Berghash,
Ellen Brooks,
Sarah Charlesworth,
Clegg & Guttmann,
Peter McClennan,
Laurie Simmons, une
collaboration entre
Laurie Simmons et
Alan
McCollum,
Nic Nicosia, et
Susan
Shaw. Ces photographes américains travaillaient tous le portrait, mais ces portraits n’étaient
plus du tout dans la
tradition du portrait telle qu’on l’entendait au XVIIIe siècle.
->
80 .
81 .
82 Ça c’était
la
deuxième exposition : Status of Sculpture à l’
ELAC, un lieu qui était près
de
la gare Perrache et qui n’existe plus maintenant. Avec
Jennifer Bolande,
Robert Gober. Pour l’expo,
Gober
avait proposé un papier peint dont on avait recouvert toute une salle qui était à peu près grande comme la
moitié de celle-ci, et dans un coin il y avait installé son lavabo.
->
83 .
84 .
85 Ça c’était
Tishan Hsu,
Jon Kessler,
Christian Marclay. Cette pièce c’était aussi une
pièce
audio. Je ne sais pas si vous connaissez le travail de
Marclay. Il travaille
beaucoup sur la musique. En
fait c’est un musicien-DJ aussi. Sa pièce s’appelait Tape Fall. C’était le bruit d’une chute d’eau qui était
enregistrée sur une bande, mais qui n’avait pas l’autre bobine pour attraper. Donc l’eau, la bande tombait.
En fait ce n’était pas le son d’une vraie chute d’eau, c’était un bruit de chute d’eau qui était
électronique, qu’il avait travaillé.
->
86 .
87 .
88 À la fin de
l’expo il y avait un tas de bandes au sol. Ça, c’était
Patty Martory,
Cady Noland et
Laurie Parson qui a arrêté de
travailler maintenant. Sa pièce était constituée d’objets
qu’elle avait trouvés près de son atelier dans le New Jersey, qu’elle avait rassemblés et qu’elle présentait
comme ça en tant que sculpture.
->
89 Elle, c’est
Nancy Shaver.
->
90 Et
Dustin
Schuler, un artiste de Los
Angeles :
là ce sont des modèles réduits de carrosseries de
voitures qui ont été mises à plat. En fait, dans l’expo, il y avait aussi quatre vraies voitures qui avaient
été désossées, enfin dépecées littéralement. Il appelait ça Car Pelts (Peaux de voiture). Cette expo Status
of Sculpture avait commencé à Lyon en 1989, et ensuite elle est allée à Londres à l’Institut of Contemporary
Art, ensuite en Belgique et puis à Berlin. Quand elle est allée à Londres en 1990, les critiques anglais ont
massacré l’exposition.
->
91 Ça c’est la liste des artistes dans
l’exposition sur l’autoportrait contemporain. Avec
quatre-vingts artistes, je n’ai pas mis une photo pour chacun des artistes présents, mais la liste était
internationale.
->
92 Au moment de faire cette installation à
Houston en 87, il y a eu un déclic. J’avais d’abord peint le
fond mauve avant d’accrocher les toiles et de peindre les détails agrandis. Une fois que le fond a été fini,
je me suis rendu compte que j’avais déjà une peinture. Il n’y avait pas besoin de rajouter quoi que ce soit
dessus. C’était une peinture. Ce n’était pas une image, mais bien une peinture. Je me disais en même temps
que de la peinture en bâtiment, ce n’est pas de l’art. Mais ça m’a travaillé pendant un an ou deux, c’était
vraiment ce qui me préoccupait. J’avais ces autres expos que je montais à Lyon. Mais finalement, je suis
arrivé à la conclusion qu’en fait c’était une peinture qui n’avait plus besoin de quoi que ce soit comme
image par-dessus, et ça correspondait vraiment à cette idée, à cette recherche que je faisais depuis une
dizaine d’années, en tournant en rond : faire de la peinture qui ne soit plus une représentation. Quand on
peint un mur, le résultat c’est le mur, ce n’est pas l’image du mur. C’est le mur, mais le mur peint, le mur
qui devient peinture. Ça collait exactement avec ce que j’avais essayé de trouver. C’est à ce moment-là, en
1989, que je me suis dit : « mais en fait c’est ça la peinture que je cherche à faire ».
->
93 J’avais déjà une petite pratique de
peintre en
bâtiment, et donc j’ai commencé à signer les chantiers
que je faisais pour les intégrer à mon travail d’artiste. Et à partir de là j’ai laissé tomber l’activité
d’atelier pour me consacrer à l’activité de peinture en bâtiment. Au départ, je demandais à des copains de
m’aider quand il y avait de gros boulots que je n’arrivais pas à faire tout seul, des copains artistes qui
avaient besoin d’un peu de fric.
->
94 .
95 Ça c’est
Leamon Green, qui est artiste
aussi, et qui me file un coup de
main.
Il venait d’arriver
à Houston, il avait besoin d’un petit boulot et il est venu travailler avec moi — il est maintenant
professeur à Texas Southern University à Houston.Mais très vite je me suis aperçu que si je voulais que
cette activité soit prise au sérieux il fallait que je sois un peintre en bâtiment sérieux et donc que je
propose un produit de qualité, un service de qualité et qu’il fallait que je fasse appel à des
professionnels. Je ne pouvais pas vraiment compter sur les copains artistes, si un m’appelait un matin en
disant qu’il ne pouvait pas venir aujourd’hui, je me retrouvais le bec dans l’eau, le client attendait, et
donc ce n’était pas professionnel. Peu à peu cette activité s’est sue, je ne sais pas comment.
->
96 .
97 .
98 .
99 .
100 Ça c’est chez
Georges Rey à Lyon. Je
l’avais connu lorsqu’on était
ensemble
étudiants en histoire de l’art. Quand il a su que je faisais de la peinture en bâtiment, il m’a demandé de
repeindre son appartement. Ça, c’est le chantier dans son appartement à Lyon. C’est un travail de
recouvrement. Ça m’est arrivé souvent, je crois que j’ai des exemples un peu plus loin, de galeries qui
m’ont embauché pour repeindre après une exposition. J’ai donné le nom de That’s Painting Productions à
l’entreprise lorsque je l’ai enregistrée au registre du commerce du Harris Conty à Houston en 1989. Mais
j’ai abandonné le mot Productions après m’être installé à Los Angeles, à cause de la confusion possible avec
l’industrie du cinéma.
->
101 .
102 .
103 .
104 Ça c’est la première exposition de
That's Painting, à Houston
en 1993. Deux artistes qui travaillent ensemble sous le nom de
The Art Guys,
transformaient leur atelier en
galerie et m’ont proposé une exposition, car les murs avaient bien besoin d’une couche de peinture. Et donc,
avec
Leamon Green, on a retapé tous les murs et tout repeint. Le paiement
s’est fait une partie en argent, mais aussi une partie en échange, et ils m’ont donné un de leurs boulots.
Il y a eu un vernissage pour cette
expo, et comme les
Art Guys étaient vraiment connus à Houston pour faire des
canulars, je me suis dit que si
je fais un vernissage, arrivant dans une pièce vide où il n’y a que des murs blancs, les gens vont penser
que c’est un autre canular des
Art Guys. Au départ j’ai pensé que je
pourrais faire une vidéo du chantier
pour montrer le travail, mais à ce moment c’est la vidéo qui pratiquement deviendrait l’œuvre, et je ne
voulais pas ça. Donc j’ai décidé de faire un catalogue.
->
101 .
102 Et là, sur la table au milieu, le catalogue reprenait toute la
paperasse
qui avait été générée
par le travail. Donc, les notes que j’avais prises quand j’étais allé les voir pour savoir ce qu’ils
voulaient faire comme chantier, les factures du magasin de peinture, le nuancier pour la couleur de blanc
qu’ils voulaient. Il y avait aussi la transcription d’une interview avec un ami de New York,
Michael Kosch —
republiée dans le petit bouquin de Roma Publications en 2000. Et tous ces documents plus l’interview étaient
sur la table au milieu, donc les gens qui sont venus au vernissage pouvaient le voir, le lire, et passer
commande du catalogue.
->
103 Ce sont les
Art Guys qui ont choisi la
couleur white on white, et comme pour chaque chantier, le
client décidait de la couleur. Quelquefois ils me demandaient mon avis. Mais je me souviens, je me suis très
vite aperçu qu’il fallait que je sois très prudent dans ce que je proposais. Par exemple il y a eu un couple
qui m’a demandé de repeindre une chambre et ils voulaient une couleur très sombre, et je pensais que c’était
trop foncé, que ça allait rétrécir l’espace, donc je ne leur ai pas imposé, mais presque, une couleur plus
claire et ça ne leur a pas plus du tout. J’ai réalisé qu’il valait mieux s’en tenir au choix du client,
sinon on risquait de le perdre. Au départ les gens faisaient appel à moi comme artiste et comme peintre en
bâtiment, c’étaient souvent des amis d’amis donc ils savaient que j’étais artiste, ils avaient peut-être la
conscience d’acheter une œuvre. Mais mes tarifs étaient vraiment les tarifs du marché du bâtiment. Il n’y
avait aucune plus-value. La plus-value artistique était gratuite pour qui voulait l’apprécier. En fait, je
ne m’imposais pas au client, dès le départ je ne me présentais pas comme artiste. J’étais peintre en
bâtiment et j’étais embauché comme peintre en bâtiment, et au cours du chantier dans des discussions, je
mentionnais que pour moi c’était aussi une activité artistique qui tenait de la performance, qui tenait de
la peinture, et ce qui est marrant c’est que, 90 % du temps, ils n’en avaient absolument rien à foutre. Ils
voulaient un bon travail, propre, bien fait. Mais par contre, quelquefois ça les intriguait un peu. Ils
disaient : « ah bon ? Mais pourquoi ? ». À ce moment-là il y avait des discussions qui pouvaient devenir
très intéressantes. Mais ça restait vraiment des cas très rares.
->
104 Ça c’est toujours chez les
Art Guys, et
ça
c’est l’extérieur de leur atelier où j’avais repeint tous
ces panneaux en bois qui étaient vraiment en très mauvais état et avaient bien besoin d’une couche de
peinture. C’est eux d’ailleurs qui avaient choisi ce gris Cambodia de la marque de peinture Devoe.
->
105 .
106 Ça c’est ma première exposition à Paris, en 1996, à la galerie Le
Sous-sol
tenue par
Yvon Nouzille, qui est devenu, par la suite, le représentant de
That’s Painting pour l’Europe — il est mort
malheureusement il y a une dizaine d’années déjà. L’exposition précédente était une expo de
Daniel Walravens, un artiste qui créait des couleurs pour une marque de
peinture, Tholens, je crois. Il avait
exposé cette couleur verte qu’il venait de créer sur trois murs de la galerie qui était une galerie en
sous-sol. Donc à la fin de l’exposition,
Sylvain Soussan, un des artistes de
la galerie, et qui se dit
fournisseur de musées — parce que, pour lui, un artiste, c’est quelqu’un qui fournit les musées, aussi bien
en art que, par exemple, en extincteurs — avait demandé à
Walravens de
trouver un blanc spécifique pour des
expositions d’art contemporain et il avait embauché
That’s Painting
pour poser ce blanc sur les murs de la
galerie
Le Sous-sol.
->
107 Ça c’était
Walravens à gauche et
Soussan à
droite, à la galerie
Le Sous-sol. Je peignais devant les
gens, c’était une performance. Cette fois-ci, je n’étais pas tout seul,
Yvon
avait embauché un autre peintre
parce qu’il y avait de la surface à couvrir. Je peignais le blanc, pour lequel
Soussan avait trouvé un
slogan comme titre de l’exposition : BLANC, pour que le fond retrouve la forme. Il était très bon pour ce
type de slogan.
->
108 .
109 .
101 .
111 Ça c’était aussi une performance à la
Texas Gallery, à Houston, en 1997, après une
exposition de
Hamish Fulton, un Anglais. Il avait fait un grand mural qui
était en fait une espèce de poème
à propos d’une balade dans l’ouest du Texas, et la galerie m’avait embauché pour repeindre ce grand mur. Là
avec deux de mes peintres,
Martin Tovar et
Herminio
Fragosa. Et
Martin, à droite, est resté avec moi jusqu’à
ce que je parte à Los Angeles en 2007.
->
112 .
113 .
114 Ça
c’est
un cinéma, le foyer d’un cinéma à Dallas, où, après avoir rénové
les murs, on a peint des faux glacis, des dégradés de glacis. Aux États-Unis, il y avait une chaîne de
cinéma qui s’appelait Landmark Theaters, ils avaient des salles à Houston, à Dallas, trois à San Francisco,
et ils nous ont embauchés pour aller les repeindre. Ils nous embauchaient pour
la qualité du travail, pour la qualité des matériaux aussi, et pour les prix qui étaient, pour la qualité,
vraiment abordables.
->
115 .
116 Ça c’est un des cinémas à San Francisco, The Bridge Theater avec
Herminio et
Felix.
->
117 .
118 Ça c’est un autre cinéma à Albany, qui est de l’autre côté de la baie
de
San Francisco. Il y a
avait un thème pour chaque cinéma. Je n’avais pas de décision à prendre par rapport à la décoration, c’était
beaucoup plus relax, mais ça restait une pratique artistique. La pratique artistique pour moi n’était pas
dans le choix de la couleur, ce n’était pas non plus seulement la peinture posée au mur, c’était vraiment
l’ensemble : faire marcher l’entreprise, trouver des clients. Même la relation avec les fournisseurs de
peinture, les magasins de peinture à Houston ou à Los Angeles, ça faisait partie du tout. À la
Texas Gallery
par exemple — là où j’avais repeint le mural de
Yvon — la directrice
Fredericka Hunter l’a tout de
suite pigé. Pour elle, le fait que ce soit de l’art c’était built in, c’était intégral dans la mesure où ça
vient d’une recherche sur la peinture et sur la représentation, le fait que cette recherche aboutisse à la
peinture en bâtiment ne posait aucun problème. Mon intervention à la
Texas
Gallery, à la suite de
l’exposition de
Hamish Fulton,
Fredericka
l’a présentée au public comme performance. C’est sûr qu’un musée
ou une galerie ne voulait pas présenter seulement un mur vide, mais pour moi ça ne changeait rien à la
nature du travail que ce soit en public ou en privé, que ce soit pour une galerie ou pour un particulier, la
qualité du travail, en fait non seulement du travail pratique, mais la qualité de l’œuvre était exactement
la même. Il n’y avait pas de valorisation parce que c’était dans une galerie ou un musée. La peinture que je
proposais, ce n’était pas une peinture gratuite, car elle avait un but, une fonction. Ce n’était pas juste
pour dire de poser une couche de peinture. J’intervenais parce qu’il y avait un besoin de réparer et
repeindre un mur. Mais après trente ans, mes genoux commençaient à lâcher, et à 68 ans, je me suis dit qu’il
serait temps de penser à la retraite. Vu que j’avais cotisé aux États-Unis, pendant près de quarante ans au
système de retraite fédéral, je me suis dit : « autant en profiter ».
->
119 .
120 Les peintres qui travaillaient avec moi s’appelaient maestro entre
eux.
Parce qu’on faisait de
la peinture en bâtiment, mais aussi des finitions spéciales, du faux marbre, du faux bois, de glacis, des
choses comme ça. Ils avaient tous une formation de peintre en bâtiment. Là par exemple quand on est allé à
San Francisco, ils étaient quatre avec moi et ça c’était au Clay Theatre à San Francisco, on avait fait de
la dorure à la feuille sur les motifs de la façade.
->
121 Ça c’est l’équipe à San Francisco en
1998,
devant le Golden Gate Bridge avec
Roberto,
Martin,
Herminio et
Felix.
->
122 .
123 .
124 .
125 Ça c’est un projet avec les
Art Guys,
chez qui
j’avais fait la première expo. Au
milieu des années 90, la vodka Absolut avait fait toute une série de campagnes publicitaires avec Absolut
Warhol, Absolut Ruscha, Absolut Harring, et des tas d’autres artistes… et Absolut avait demandé aux
Art Guys
de faire Absolut Art Guys. Ils venaient juste de finir une série qui consistait à mettre mille couches de
peinture sur des objets ordinaires — il y avait un clavier d’ordinateur, un ours en peluche, une paire de
lunettes, sur lesquels ils avaient passé mille couches de peinture, en répertoriant les couleurs. Ils ont
donc proposé à Absolut de peindre mille couches de peinture sur un panneau publicitaire près d’un bord
d’autoroute à Houston, et ils ont ainsi passé commande à
That’s Painting
pour réaliser le chantier.
->
123 Là, c’est la couche numéro 893. Les
lettres
faisaient 5 pi de hauteur (152 cm), et elles étaient en
contreplaqué à peu près à 6 po (15 cm) du fond du panneau. La bouteille Absolut faisait 16 pi de hauteur
(487 cm) elle était en trois dimensions aussi. Et donc, avec mon équipe, on a passé mille couches de
peinture sur les lettres et sur la bouteille. On changeait de couleur à chaque couche, et sur la droite du
panneau, ce sont des empreintes de pouce. À chaque couleur, celui qui était en haut pour peindre posait la
couleur avec son empreinte de pouce.
->
124 .
125 Ça c’est la dernière couche. Le fond du panneau était tout blanc quand
on a
commencé, et à la
fin il s’est trouvé très dégueulassé. Et donc on voit sur le coin les mille empreintes de pouces. À Houston
il fait très chaud en été, et il nous est arrivé de peindre quinze couches dans une journée. On a commencé
au mois de juin 98 et on a fini au mois de mars 99. Comme campagne publicitaire, ça a vachement bien marché
parce que, en bordure d’autoroute, les gens ralentissaient. Il y a même eu des paris sur la couleur de la
prochaine couche. Il y a eu des accidents aussi… Les gens s’arrêtaient pour regarder et paf ! Pendant une
interview avec
Jack Massing, un des deux
Art
Guys, on était au pied du panneau en train d’être interviewés
et au carrefour derrière nous on voit deux bagnoles qui se rentrent dedans.
->
126 .
127 Il y a eu une espèce de petite fête médiatique à la fin pour la
millième
couche, et les Art
Guys étaient là. C’est
Michael Galbreth — qui est mort maintenant il y a
deux ans déjà — à gauche, et
Jack Massing à droite. Les costumes qu’ils
portent font partie d’une de leurs performances, Suits : The Clothes
Make The Man (L’habit fait l’Homme). Ils s’étaient fait faire chacun un costume
sur mesure par un couturier américain,
Todd Oldham, sur lesquels ils avaient
vendu, comme pour les pilotes
de course automobile, des emplacements publicitaires, avec des prix différents en fonction de l’emplacement.
Entre les épaules, dans le dos, c’était, je sais plus, 5000 $ ou 10 000 $. Il y avait des prix dégressifs.
Et quand on achetait un emplacement sur la veste de l’un, on avait droit à un emplacement gratuit sur les
pantalons de l’autre. Pour That’s Painting, j’avais acheté tout ce que je pouvais me permettre, pour 1000 $,
c’était sur la manche de
Michael et sur le genou de
Jack Massing. Cette performance a duré un an. Ils s’étaient
engagés à porter ces costumes chaque fois qu’ils étaient en public. Ils se sont baladés partout aux
États-Unis, et ils en ont sorti un bouquin et un film.
->
128 Ça c’était une collaboration avec
Olivier Mosset à Barcelone en 1999 à
Tecla
Sala, une expo qui
s’appelait De Coraz(i)on, un jeu de mots sur décoration et cœur. Il m’avait demandé de peindre le mur sur
lequel sa toile allait être accrochée.
->
129 Ça c’est sa toile, et j’avais fait un
gris moyen qui était entre le blanc et le gris de sa toile pour
peindre le mur pendant la conférence de presse pour le vernissage, avec Victoria Combalia, la directrice de
Tecla Sala et
Joerg Bader, le commissaire.
Si aujourd’hui si on veut acheter une œuvre de
That’s Painting, ce
n’est pas possible. C’est une chose à laquelle je tenais énormément. Une des choses qui faisait la force de
mon travail c’est le fait que justement il n’y avait pas de plus-value,
ou de surenchère. J’offrais le travail au prix du marché de la peinture en bâtiment, je gagnais ma vie en
dehors du circuit des galeries marchandes, sauf quand c’est
Yvon Nouzille à
Paris, à la galerie
Le Sous-sol,
ou
Fredericka Hunter à la
Texas Gallery qui
me trouvaient des chantiers. De la même façon que quand un
décorateur à Houston me trouvait un chantier, ils touchaient un pourcentage du prix. Le galeriste était
traité exactement de la même façon que le décorateur. À Barcelone, dans le catalogue de l’expo,
Joerg Bader, le commissaire de l’expo a dit que That’s Painting était très
cher, parce qu’il a fallu qu’il me fasse venir
de Houston, mais c’étaient des frais annexes ; le coût de la peinture c’était le coût du travail. Le hasard
des expositions m’a donné l’occasion, à deux reprises, de boucler la boucle sur la représentation.
La
première fois, en 2001, pour l’exposition Going Home, organisée par
Lance
Fung, dans la maison natale de
Edward Hopper à Nyack, au nord de New York, au
Edward Hopper House Art Center.
Lance Fung, un
galeriste de
Manhattan m’avait invité à une exposition de groupe, où chacun des huit artistes invités avait une pièce
dans la maison ou un coin du
jardin.
->
130 Par chance, je me suis retrouvé avec la
cage
d’escalier, sans doute parce que c’était l’espace le
plus difficile à utiliser pour une installation traditionnelle. Mon idée était de reprendre les couleurs
d’un des tableaux de
Hopper et de les peindre sur les murs et les boiseries
de cette cage d’escalier.
->
131 Et lorsque je suis allé voir le lieu,
deux
mois avant l’expo, pour savoir s’il y avait beaucoup de
réparations à faire sur les murs avant de repeindre, je me suis aperçu que Stairway, un des tableaux que je
pensais utiliser comme modèle était en fait la représentation de cette même cage d’escalier. C’est une
peinture sur bois que
Hopper avait peinte en 1949, et qui se trouve dans les
collections du
Whitney Museum à
New York. Mais toutes les reproductions que j’avais pu trouver avaient des couleurs très différentes les
unes des autres, soit rougeâtres, soit verdâtres. Je voulais voir le tableau lui-même pour avoir les
couleurs exactes. C’est grâce à une amie qui travaillait au
Whitney, j’ai pu
avoir accès aux réserves, et,
avec mon nuancier Benjamin Moore, j’ai trouvé les couleurs exactes des murs et des boiseries que
Hopper
avait mises sur son tableau.
->
132 .
133 .
134 Et en
août
2001, aidé de deux étudiants de
Hunter College après avoir réparé les
fissures des murs, nous avons repeint les murs et les boiseries avec les couleurs originales du tableau de
Hopper. Ce chantier marque, pour moi, le moment où la représentation a
bouclé la boucle : en 1949, prenant
sa cage d’escalier comme modèle,
Hopper a peint Stairway, et 52 ans plus
tard, en prenant Stairway comme
modèle, j’ai repeint les murs et boiseries de cette même cage d’escalier avec les couleurs du tableau de
Hopper.
->
135 Ça c’est une vue de la peinture
terminée —
que j’ai appelée Chez
Hopper — avec
Lance
Fung à gauche et
Paul Welsh, un artiste de sa galerie, à droite. Je me suis trouvé dans une
situation identique sur le
chantier de peinture du restaurant TokyoEat au Palais de Tokyo, à Paris en 2003.
->
136 .
137 On devait repeindre non seulement le haut des murs, mais aussi les
chambranles métalliques des
portes-fenêtres, ces mêmes portes-fenêtres qui avaient servi de modèle à
Ellsworth
Kelly en 1949.
->
138 À l’époque, il appelait la pièce
Construction, Relief en blanc, gris et noir,
et qui est maintenant dans les collections du Centre Pompidou sous le nom : Window, Museum of Modern Art,
Paris.
->
139 .
140 La réalité a rattrapé la représentation en quelque sorte : ce qui
était
modèle pour
Ellsworth Kelly, est devenu la peinture elle-même pour
That’s Painting.
->
141 .
142 .
143 Ça
c’est une
collaboration avec une artiste parisienne,
Céline Ahond elle avait reçu une
commande pour un 1 % dans un lycée à Mer, près de Poitiers, et son idée était de peindre une ligne orange
qui commençait à l’entrée du bâtiment et qui faisait tout le tour du collège, en passant
par des panneaux d’information, pour arriver jusque dans la cour où un banc était peint en orange. C’est
elle qui avait déterminé la couleur. L’orange au mur c’est une vacherie de l’architecte qui ne supportait
pas qu’il y ait une bande orange sur ses murs blancs, et donc, il a décidé de peindre certains murs en
orange aussi. Le projet à Mer était en 2012.
->
144 .
145 .
146 .
147 .
148 .
149 Ça
c’est un
autre projet en 2016, avec
Céline Ahond, pour une autre
commande du 1 %, au Collège Pierre Curie à Bondy, dans la banlieue parisienne. Son projet était de faire un
film avec les élèves et donc elle voulait une pièce en vert, ce fond vert d’incrustation, pour faire des
superpositions d’images. Et là j’avais peint la salle entièrement en vert.
->
147 Ça c’est
Céline pendant le tournage
avec les
élèves. Son projet de 1 % c’était le film d’une part
avec les élèves et un livre qui en a été tiré. À la fin du tournage, ils ne pouvaient pas garder les murs
verts dans cet espace qui est un gymnase, alors je suis revenu pour les repeindre en blanc. Mais pour garder
une mémoire du projet, deux pièces dans le collège ont été peintes avec un mur en vert.
->
148 .
149 Un mur de la bibliothèque, et un dans le réfectoire.
->
150 .
151 .
152 .
153 .
154 .
155 .
156 .
157 Ça c’est une pièce de
Rutault, qui est
dans la collection
de la Banque ING à Paris. ING déménageait ses locaux à la Défense dans un bâtiment neuf, et donc pour
réinstaller la pièce de
Rutault il fallait repeindre les murs de la même
couleur que les toiles. C’était un
diptyque, une partie orange, et une verte. Et là encore c’est
Yvon Nouzille
qui s’était arrangé avec la
banque pour me faire passer la commande : réinstaller le
Rutault sur les
murs du bâtiment de la Défense,
donc un mur orange et un mur vert. Et ensuite, repeindre les toiles aussi qui avaient bien mal vieilli. En
tant que propriétaire de l’œuvre, c’est la banque qui avait décidé de me la faire repeindre et
Yvon Nouzille
a essayé qu’on se rencontre,
Rutault et moi. Mais
Rutault n’a pas voulu me voir. Il était furieux que ce soit That’s Painting
qui ait repeint sa pièce. J’aurais été bien content de discuter avec lui, mais ça ne
s’est pas passé.
->
158 .
159 .
160 J’ai
parlé
de finitions spéciales, ça, c’est du faux bois, une cuisine à Houston qui
avait des meubles tout en blanc, et à la demande du client, avec
Martin et
Adolfo Mejia, on les a repeints
en faux bois.
->
161 .
162 Dans cette même cuisine, le client voulait que les plaques des
prises électriques qui sont noires au départ se fondent avec le granit, alors on les a peintes en faux
granit.
->
163 Ou des plafonds en ciels
nuageux, j’en ai fait pas mal. Ça, c’est une cage d’escalier dans une maison
particulière. La première fois qu’on m’a demandé de faire une peinture comme ça, c’était une cliente
pour
qui j’avais déjà repeint plusieurs pièces. À l’extérieur de sa cuisine, il y avait des bouleaux, et
elle
voulait les faire rentrer à l’intérieur en les peignant sur les murs de la cuisine. Quand elle m’a
proposé
de faire ça, j’ai pensé que ce serait retourner dans l’image, et contredire ma position. Moi qui
venais d’en
sortir, qui était complètement sorti de la représentation, je ne me voyais pas faire des arbres, des
feuilles et des petits oiseaux, parce qu’elle voulait aussi des petits oiseaux. Et puis je me suis
dit qu’en
fait c’était ridicule, c’était aussi un service. Je suis prestataire de services. C’est un service
qu’on me
demande et que je peux très bien faire, techniquement j’en suis tout à fait capable, je ne vois pas
pourquoi
je refuserais de rendre ce service. Et donc, ce fut la première peinture murale, avec deux petits
oiseaux,
c’était mignon. Après, dans cette même maison, j’ai fait des nuages au plafond de l’entrée. Par la
suite
j’ai fait pas mal de peintures murales, des plafonds, des frises au pochoir, des choses comme ça, à
la
demande du client.
->
164 .
165 .
166 .
167 .
168 Ça c’est un chantier pour un cabinet de conseil auprès
d’investisseurs
à
Houston. Ils emménageaient dans de nouveaux bureaux, et ils m’ont donné libre cours, ils m’ont
demandé de
« faire quelque chose d’intéressant ». Il y avait tous ces piliers au milieu de l’espace de bureaux,
donc on
a projeté des espèces de hachures sur les piliers qui débordaient sur les côtés, avec Martin,
Adolfo
et
Jesus Balderas. Ça donne ça quand on se tient dans un certain endroit :
visuellement, ça colle
exactement,
mais si on bouge on voit les décalages.
->
169 .
170 .
171 .
172 .
173 .
174 Ça
c’est une
vue
de l’atelier à Houston, un atelier de peinture en bâtiment, où je rangeais tout le matériel.
->
172 À gauche, la cabine de peinture
au
pistolet.
->
174 Et la carte de Houston où des
épingles
rouges indiquaient les chantiers en cours et les épingles
vertes pour les chantiers prospectifs comme on dit, les chantiers à venir.
->
175 Ça c’est l’équipe, presque au
complet —
il
manque
Adolfo Mejia — en 2005 :
Juan,
Jorse,
Efren,
Jesus,
Jorge,
Hugo,
Martin et
Jean-Sébastien. On était allé voir
un match de
baseball à Houston.
->
176 .
177 .
178 .
179 .
180 .
181 .
182 .
183 .
184 .
185 .
186 .
187 .
188 .
189 .
190 Ça
c’est une
série sur un chantier spécifique. Quand un client fait appel au peintre en bâtiment pour
repeindre un
extérieur, en général la peinture est en très mauvais état, ça se décolle de partout, il y a
du bois pourri.
On commence par faire enlever toutes les planches pourries, décaper la peinture qui
s’écaille, passer la
couche d’impression. C’était en plein sud, avec le soleil et l’humidité, la peinture était
complètement
foutue. Il faut faire des réparations sur les lambris, et ensuite passer au silicone.
->
184 Ça c’est la pause au
taco truck avec
Martin,
Adolfo et
Jorge. Puis le nettoyage avant la
dernière
couche de peinture.
->
191 .
192 .
193 .
194 .
195 .
196 .
197 .
198 .
199 .
200 .
201 .
202 Ça
c’est le
dernier chantier à Los
Angeles dans une maison de style Mid-Century Modern des années 50, d’un architecte
assez célèbre, qui
s’appelait Quincy Jones — le même nom que le musicien — mais ce n’est pas le
musicien, un autre Quincy
Jones. La maison avait été assez négligée. Et aussi le beige clair des colonnes et
des piliers avait été
changé, ce n’était pas la couleur d’origine. Le client voulait vraiment essayer de
la remettre telle qu’elle
était à l’origine, donc on a retrouvé dans des documents que tout était de la même
couleur, ce marron foncé.
->
193 Et il y avait
vraiment des dégâts
énormes
sur ces poutres. Il a donc fallu décaper la peinture,
traiter le bois avec un produit spécial, une sorte d’époxy à deux composants qui
s’appelle abatron.
->
194 D’abord on
enduit le bois avec un
produit
liquide qui est aussi à deux composants, et ensuite on met
ce mastic qui est de la même composition chimique que le liquide, ce qui fait qu’ils
se lient complètement
et ça ne craque plus, même si ça devient humide ça tient le coup.
->
195 Une fois
repeints, ça donne ça.
->
196 .
197 .
198 Ça
c’était
l’intérieur avant qu’on intervienne, la salle à manger, la cuisine.
->
199 Et ça, c’est
Alberto Beltran sur le
chantier.
->
200 Une fois
terminé, avec toutes les
colonnes
peintes de la même couleur que les poutres, ça redonnait
une espèce de solidité à la maison, alors qu’avant lorsque les colonnes étaient
peintes en beige clair, on
avait l’impression que le toit flottait.
->
203 .
204 .
205 .
206 Ça, ce sont des brochures
que j’avais
fait
faire, et que je distribuais aux
clients, avec la devise de l’entreprise : moins il y a à voir, plus il y a à penser.
Ça c’était la première
brochure que j’avais faite en 1997 ou 1998.
->
207 .
208 .
209 Et ça
c’en
est une que j’avais faite plus récemment en 2005 ou 2006 je ne sais plus…
->
211 .
212 .
213 .
214 .
215 .
216 .
217 .
218 .
219 .
220 Je voudrais aussi parler
d’une autre expo
que
j’avais montée avec Jade Dellinger, un commissaire indépendant aux États-Unis qui
s’intéressait aux artistes
qui, comme moi, proposaient des services. C’est une exposition qui présentait des
artistes prestataires de
services. J’avais rencontré Jade en 1992 en préparant l’expo sur l’autoportrait
contemporain. À l’époque, il
finissait ses études d’histoire de l’art à New York et il travaillait dans une
galerie à qui j’avais
emprunté trois autoportraits de Mike Kelley. Je l’avais rencontré à ce moment-là,
mais je n’avais pas parlé
de mon travail, parce que je venais avec la casquette de commissaire, pas celle du
peintre. En 95, il a
appris que je faisais de la peinture en bâtiment par un ami commun et il m’a
contacté pour m’inviter à
participer à une expo qu’il organisait à New York qui s’appelait Custom Colors.
L’expo présentait trois
artistes qui travaillaient la peinture en bâtiment. Un Anglais, Philip Ridley, qui
prenait un pot de
peinture et peignait exactement la surface proposée sur le pot. Si le pot de
peinture disait couvrir 5 m2,
il peignait 5 m2. Un Italien, Filipo Falaguasta qui, lui, proposait ses services. Il
avait toute une liste
de services qui allaient de baby-sitter jusqu’à ami intime, en passant par peintre
en bâtiment ou poseur de
briques. Quand je suis allé à New York pour cette expo, Jade m’a parlé d’Arte & Co.,
un catalogue d’artistes
prestataires de service et on a commencé à faire l’inventaire de tous les artistes
qui proposaient des
services. Il y en avait une grande quantité et c’est à ce moment-là qu’on a lancé le
projet d’une expo qui
s’appellerait To The Trade, A Trade Show For The Art Industry, une exposition sous
forme de salon pour
l’industrie de l’art. Ça c’était le premier projet en 1995.
->
211 C’était ce
livre Arte & Co. de Loredana
Parmesani, qui présentait huit artistes proposant des
services.
->
212 Ingold
Airlines, c’était une compagnie
aérienne que l’artiste Res Ingold avait reprise enfin, c’était
son oncle, je crois, qui avait cette compagnie et lui il proposait
des voyages artistiques. Dans notre projet, il aurait pu s’occuper de tout le
transport des œuvres et aussi
des artistes.
->
213 .
214 C’était Philippe Cazal et
Name Diffusion. Il proposait son nom comme
nom de
marque.
->
215 Ça c’est Banca
di Oklahoma, créée par
trois
artistes italiens.
->
216 Premiata Ditta
deux italiens : Vicenzo
Chiaranda et Anna Tovini qui organisaient des congrès et des
expositions.
->
217 Ça c’était
cette compagnie qui vendait
du
poisson, Int. Fi$h-handel Servaas.
->
218 Ça c’était
Technotest une compagnie
d’équipement de réparation automobile, mais qui avait une gamme
de machines peintes en violet qu’ils considéraient comme étant artistiques.
->
219 En 1997, on
avait ajouté à cette liste,
la
bibliothèque d’Andrea Blum.
->
220 .
221 Ça c’est Filippo
Falaguasta, un de ses services c’était baby-sitter.
->
222 Ça c’est The
Thing de Wolfgang Staehl.
->
223 Philippe
Mairesse, Grore Image.
->
224 Ça c’est le
stand qu’il avait prévu.
->
225 Ça c’est Andrea
Fraser, son travail de
médiation dans le musée où elle passait autant de temps à
discuter la fontaine ou l’extincteur, que les toiles au mur.
->
226 .
227 Rainer Ganahl, qui offrait
des services linguistiques.
->
228 .
229 .
230 C’est
Julia
Scher, artiste vidéaste qui s’est intéressée à la vidéo de surveillance. Elle
avait créé une compagnie Security by Julia.
->
231 .
232 .
233 Sylvain
Soussan, le fournisseur de musée. Ça c’est le modèle
de stand qu’il avait
proposé.
->
234 Le projet de
stand de That’s Painting.
->
235 .
236 .
237 .
238 Ça c’est le magasin
d’Andrea Zittel à
Brooklyn
qui proposait des meubles. Ça c’est
un élevage de poules. Ça c’est ce qu’elle appelle l’unité à habiter, en fait, ça se
refermait complètement,
c’est très compact.En 1995, j’ai proposé cette exposition à
Thierry Raspail,
qui était directeur du Musée de
Lyon et avec qui j’avais déjà monté des expos. Je savais que son musée était en
rénovation, mais je l’ai
appelé pour lui demander s’il connaissait d’autres musées en Europe qui pourraient
être intéressés et il me
dit : « oui, j’en connais deux ou trois, mais je ne vais pas te le dire parce que je
veux la faire. Dès
qu’on ouvre, on fait l’expo. » Et donc on a attendu, mais, au moment où il rouvre le
musée, il n’avait plus
de budget, et c’est tombé à l’eau. Finalement l’expo s’est réalisée, mais dans un
format beaucoup plus
réduit à Houston. Quand on travaillait sur ce projet avec Jade, on avait envoyé des
propositions un peu
partout, en Europe et aux États-Unis, mais on n’avait jamais eu de réponse positive.
On avait envoyé, entre
autres, à Hallwalls, un centre d’art à Buffalo dans l’État de New York. Sara
Kellner, qui en était la
directrice, est devenue la directrice de
DiverseWorks à Houston en 2000.
Elle s’est souvenue du projet, moi
je l’avais oublié — parce qu’on avait envoyé tellement de dossiers. Et je la
rencontre à Houston peu de
temps après qu’elle prenne son poste, et elle me dit : « mais tu ne m’avais pas
envoyé quelque chose ? Où ça
en est ? » Et je lui dis : « C’est dans mon tiroir, ce n’est pas allé plus loin. »
Alors elle m’a dit : « il
faut qu’on le fasse. » C’est donc reparti, on a relancé le projet, mais avec un
budget vraiment très réduit,
et donc on s’est retrouvé avec quinze artistes, en 2001. On a eu une chance énorme :
dans les bâtiments où
se trouvait DiverseWorks, deux entrepôts à côté, il y avait une entreprise qui
fabriquait ce qu’on appelle
publicité sur lieu de vente [PLV]. Je suis allé les voir et leur ai demandé si on
pouvait emprunter quinze
PLV, et on a trouvé un financement pour les fonds, donc chaque artiste a dessiné le
fond de son stand, mais
on n’a pas été obligé de louer les PLV.
->
239 .
240 .
241 .
242 .
243 .
244 .
245 .
246 .
247 .
248 .
249 .
250 .
251 .
252 Ça ce sont des vues de
l’installation de l’expo To The Trade à
DiverseWorks
à Houston.
->
253 Il y avait
Nicolas Floc’h dont le
projet était du mobilier de bureau qui tenait dans une caisse, et
qu’on a utilisé comme le mobilier d’accueil pour l’exposition.
->
254 The Thing de
Wolfgang Staehl, ici
discutant
avec des clients potentiels pendant le vernissage.
->
255 Paula Hayes,
artiste de New York qui
est
partie de la sculpture, mais qui est maintenant
paysagiste.
->
258 ArtWorm d’un
artiste de Floride, Joe
Griffith.
->
259 Ça c’est Zing
Magazin de Devon Dikeou,
une
artiste de New York qui publie un gros magazine, deux ou
trois fois par an, présentant des projets d’artistes organisés par des commissaires
indépendants.
->
260 .
261 Sylvain Soussan qui
proposait une poubelle.
->
262 Il y avait la
bibliothèque d’Andrea
Blum.
->
263 Ça c’était le
stand de That’s Painting.
->
264 Ça c’est le
stand de Gaylen Gerber, de
Chicago. C’est
un peu comme le travail de That’s Painting : il propose des fonds de couleur neutre
pour l’exposition
d’autres artistes.
->
265 Lucie Orta avec
sa performance de
dîner,
c’est un peu un potluck dinner où chacun apporte son plat.
->
266 .
267 Globo, de Rikrijt
Tiravanija qui proposait cet instrument, une espèce
de
globe en plexiglas qu’on met au bout d’une perceuse quand on dévisse, la vis tombe
et elle est récupérée par
Globo.
->
268 .
269 Et RTMark qui travaille
maintenant sous le nom de The Yes Men — je ne
sais
pas si on en parle
en
France — ils font des coups absolument pas possibles. Là ce qu’ils proposaient
c’était, par exemple, au
moment de la campagne électorale de George Bush, ils avaient fait un site :
georgebush.com où ça commençait
vraiment très bien et puis il y avait toutes ses histoires avec la cocaïne, la
drogue et toutes les
conneries qu’il a pu faire. Ils avaient toute une liste de projets qu’on pouvait
subventionner. Et un de
leurs projets était de s’infiltrer dans les usines Mattel, qui fabriquent des
jouets, les poupées Barbie et
GI Joe, et d’échanger la boîte vocale entre Barbie et GI Joe. Ce projet-là a été
réalisé.
->
270 Global Art
Observatory d’A.A. Rucci.
->
271 .
272 Ça c’est Falcon, deux
artistes du Texas qui
proposaient des road trips.
->
273 .
274 Local Access, puis ici, le
stand de Philippe Mairesse.
->
280 .
284 Le catalogue était sous
forme de brochure, dans un sac plastique, où
chaque
artiste faisait la
promotion de ses services.
->
285 Les visiteurs
pouvaient aussi
collectionner
les cartes postales, dépliants publicitaires proposés à
chaque stand. Le soir du vernissage, tous les artistes étaient présents. Il n’y en a
qu’un qui n’est pas
venu c’est RTMark parce qu’ils étaient clandestins à l’époque. L’un d’eux avait
envoyé sa femme pour tenir
le stand. L’idée était d’avoir un salon de trois jours et d’avoir les artistes
présents pour les trois jours
afin de vendre leurs services — à l’issue du salon, le consul de France à Houston
m’a passé une commande
pour peindre l’extérieur de la maison consulaire. Mais
DiverseWorks dans son
programme ne pouvait pas se
permettre d’avoir une expo de trois jours seulement, et donc l’expo a duré un peu
plus longtemps. Dans cette
incarnation à Houston, c’était plus exposition/salon que salon/exposition. Au départ
l’idée était vraiment
d’avoir un salon où toutes les activités étaient applicables à l’industrie de l’art,
orientées vers
l’industrie de l’art, et puis ça n’a pas pu se faire, au fil des ans, et la
réalisation à
DiverseWorks c’est
ce qui a été possible financièrement. Le weekend du vernissage a gardé le format
d’un salon pour l’industrie
de l’art. C’est ce qui a pu être réalisé avec le petit budget de l’organisme qui l’a
monté à Houston, mais
le projet était beaucoup plus ambitieux au départ. C’était d’utiliser par exemple
Ingold Airlines pour faire
venir tous les artistes sur place, pour le transport des œuvres et des artistes, ou
Rainer Ganahl pour
toutes les traductions. Malheureusement, ça n’a pas pu se faire à cette échelle.
Mais l’idée de regrouper
ces activités a été reprise par l’équipe de recherche Art & Flux dirigée par Yann
Toma qui a répertorié ce
type de travail sous le nom d’entreprises artistiques. Je suis arrivé à la situation
d’entreprise, de
prestataire de services presque par accident. En fait c’est par la peinture, cette
recherche sur la
représentation que je suis arrivé à faire de la peinture en bâtiment. Ce qui m’a
amené à créer une
entreprise pour faire marcher cette peinture et m’a permis de vivre de ma peinture.
Pour moi le but n’était
pas de former une entreprise artistique. Comme Paula Hayes — qui fait maintenant du
paysage — elle y est
arrivée par la sculpture et de la sculpture qui se transforme. Elle avait commencé à
faire des plantes dans
des globes de verre et ça s’est étendu c’est devenu du paysage. Sa position était un
peu parallèle à la
mienne. De même pour Julia Scher et Security by Julia. Ingold Airlines, c’était une
compagnie familiale qui
avait été transformée en activité artistique. Pour
Soussan Ltd., c’est
l’idée que l’artiste fournit les
musées, en art, mais aussi en matériel, en équipement. Ça, c’est ce que j’appelais
la première génération
d’artistes prestataires. Mais il y a eu une deuxième génération dont l’approche
était différente. Pour eux,
l’idée était de monter une entreprise comme activité artistique. Avec, en France,
par exemple, Jean-Baptiste
Farkas, et son projet IKHEA©SERVICES.Pour That’s Painting, une fois que l’entreprise
a commencé à vraiment
fonctionner, je me suis rendu compte que j’étais responsable de faire vivre une
trentaine de personnes.
C’était donc une grosse responsabilité et il fallait vraiment que l’entreprise
tourne parce que les peintres
avaient besoin du boulot, et si je ne cherchais pas de nouveaux chantiers, il n’y
avait pas de boulot et je
ne pouvais pas les payer. Je faisais vivre, non seulement mes peintres, mais leurs
familles à Houston et
leurs familles qui étaient restées au Mexique parce qu’ils leur envoyaient
régulièrement de l’argent. Donc,
à part l’exposition To The Trade j’ai vraiment laissé tomber l’activité de
commissaire pour me consacrer à
l’entreprise. Au départ, en 1988 . 1989, je travaillais avec
Leamon Green
qui est l’artiste qu’on a vu en
photo, et un jour lorsque j’étais sur un chantier — dans la maison de cette dame qui
m’a commandé les petits
oiseaux par la suite. On travaillait dans une pièce, il y avait un type et son
assistant qui faisaient des
réparations dans une autre pièce. Et l’assistant, David Tovar, est venu me voir, et
m’a demandé si j’avais
besoin d’un peintre. En fait, je commençais à avoir de plus en plus de boulot, et
j’ai répondu que ça
m’aiderait bien. Il est donc venu bosser avec moi, et après son frère,
Martin, est venu, et ensuite des amis
à eux, etc. C’est comme ça que ça a grandi. Plus tard, David s’est mis à son
compte. Son frère est resté
avec moi pendant près de vingt ans et a amené ses collègues de Guanajuato.
La plupart étaient en situation
illégale, et surtout après le 11 septembre 2001, c’est devenu très chaud
pour eux. On est allé voir une
avocate de l’immigration, mais c’était vraiment un mauvais moment pour
essayer de faire des démarches, donc
ils sont restés clandestins. Au Texas, les règles étaient très lâches et le
passage à la frontière se
faisait assez facilement. En Californie, ça aurait été beaucoup plus
difficile. Après avoir tourné en rond
dans l’atelier pendant dix ans, de 1978 à 1988, je me suis rendu compte que
la peinture en bâtiment était en
fait la peinture que je cherchais à faire. Ça n’a pas été évident au départ,
mais j’ai vu que je pouvais
vendre ma peinture immédiate-ment, ce qui était vraiment super. Le fait que
je puisse en vivre était un
soulagement. Les contraintes du système de galerie sont aussi fortes, et
peut-être bien moins agréables que
les contraintes du client qui te dit : « je veux telle couleur ici. »
Personnellement, j’ai perçu cette
situation comme une libération. En sortant de la représentation, je me suis
retrouvé dans la réalité. J’ai
dit ça dans un texte pour le catalogue de l’exposition au Palais de Tokyo en
2003 — où j’avais fait la même
chose que pour l’expo chez les
Art Guys,
avec toute la paperasse qui est générée par le chantier et un texte
que j’avais écrit en relation avec le tableau de Kelly — et je crois que
c’est dans ce texte que je dis
qu’en sortant de la représentation j’étais tombé dans la réalité. Et pour
moi, c’est un lieu où je me trouve
très bien.
Ce cheminement vers le réel s’est fait pendant les trente années où je
faisais marcher That’s Painting, et
par coïncidence, l’année où j’ai décidé de prendre ma retraite, je suis allé
voir au Los Angeles County
Museum of Art, une exposition d’Agnès Martin. Ses peintures très minimales,
quelques lavis d’encre sur de
grandes toiles qui font 2 m par 2 m à peu près ou des dessins au crayon,
enfin simplement des traits de
crayons, des grilles très minimales. L’exposition était très bien installée.
Il y avait une toile par mur
dans le musée. J’ai vu l’exposition deux ou trois mois après le vernissage
et à cause de ma déformation
professionnelle, je ne peux pas m’empêcher de regarder les murs. Et je me
suis aperçu qu’à côté de ces
toiles très minimales, avec pas grand-chose dessus, sur les murs, là où les
gardes s’étaient appuyés sur le
dos, ou avaient posé les pieds, il y avait des taches, des salissures, qui
étaient visuellement très proches
de ce qu’on voyait sur les toiles. Et personne ne regardait les taches sur
les murs alors que, visiblement,
c’était pratiquement la même chose que la peinture sur les toiles. Il y
avait une salle plus petite avec des
dessins encadrés et au-dessus d’un des cadres il y avait un trait de crayon
sur le mur marquant le milieu du
cadre pour désigner l’accrochage et il n’avait pas été effacé. Et le dessin
encadré était aussi des traits
au crayon. C’était flagrant, il n’y avait aucune différence entre le trait
au crayon sur le mur et celui sur
le papier. C’était le même trait de crayon, qui était aussi déterminé et
aussi précis, mais personne ne
s’intéressait au trait de crayon sur le mur alors que le trait au crayon sur
le papier avait une valeur
dingue. C’est ce qui m’a fait me demander pourquoi se concentrer sur la
toile ou le dessin, alors que si on
regarde à côté il y a pratiquement autant à voir. En 2015, je crois, Nicolas
Ledoux, qui publie une revue
d’art qui s’appelle Optical Sound à Paris, m’a contacté parce qu’il voulait
faire un article sur That’s
Painting. À l’époque, une étudiante en histoire de l’art à Toulouse, Estelle
Fauriol, faisait un mémoire sur
That’s Painting. Je lui ai donc demandé si elle voulait faire une interview,
qui serait publiée dans la
revue. Et dans l’interview, je dis que je vais bientôt prendre ma retraite.
Nicolas Ledoux, et un autre
artiste, Damien Béguet, avaient racheté un artiste lyonnais, Ludovic
Chemarin, un artiste qui s’était arrêté
de travailler. Il en avait marre et il avait décidé de s’arrêter. Ledoux et
Béguet avaient racheté son nom,
et ont commencé à produire des œuvres sous le nom Ludovic Chemarin©. Quand
Nicolas Ledoux a su que j’allais
prendre ma retraite, il m’a dit : « mais il faut absolument qu’on se
parle. » Et donc, au moment du
lancement de la revue j’étais à Paris, on s’est rencontré et on a déjeuné
ensemble. Là il me dit : « on veut
racheter That’s Painting et continuer le travail même si toi tu n’es plus
là. » Moi ça m’intéressait de voir
la possibilité que That’s Painting continue, que l’œuvre continue, en dehors
de moi. C’était un propos qui
m’intéressait bien. Et je lui dis : « écoute oui, qu’est-ce que vous me
proposez ? » Il y a eu un échange de
mails, on s’est revu une fois ou deux, mais en fait ce qu’ils proposaient ne
me convenait absolument pas.
Leur projet n’était pas du tout de faire marcher une entreprise de peinture,
c’était de sous-traiter le
travail de peinture en bâtiment, d’y mettre le tampon That’s Painting et de
le vendre trois fois plus cher
parce qu’il fallait un bénéfice pour eux et pour moi. Et de vendre ça
uniquement à des musées, à des
galeries ou des collectionneurs. Ça allait complètement à l’inverse de ce
que je faisais depuis trente ans,
et là je me suis rendu compte qu’ils n’avaient pas compris ce qu’était
That’s Painting. C’était dommage, ça
m’aurait intéressé de voir que That’s Painting puisse continuer en dehors de
moi, mais ce qu’ils proposaient
était absolument impossible à accepter. Avant de quitter Los Angeles, j’ai
proposé à Alberto Beltran, mon
chef de chantier, de reprendre That’s Painting. Il m’a dit : « je ne veux
pas te vexer, mais ce qui
m’intéresse c’est de venir au boulot à 8 h le matin, de finir à 5 h du soir
et de ne pas avoir à y penser
après… » J’ai tout à fait compris parce que c’est sûr que quand on a une
entreprise, il y a des
responsabilités qui ne stoppent pas à 5 h du soir, donc j’ai tout arrêté. Je
suis arrivé à cette position-là
non pas philosophiquement, mais par le côté pratique parce que, dans
l’entreprise, comme je le disais, il y
a des ouvriers qui ont besoin d’avoir un travail régulier. Il faut faire du
bon boulot pour se faire une
réputation, ce qui amène de nouvelles commandes par le bouche-à-oreille,
etc. Je me suis aperçu que c’est
comme ça que l’entreprise pouvait avoir du succès financièrement pour lui
permettre de se prolonger. Mais
ça, je ne l’avais pas appris aux Beaux-arts. C’est sur le tas que ça s’est
mis en place. La dernière
exposition de That’s Painting c’était en 2017 à la Sorbonne Art Gallery à
Paris, mais je n’avais déjà plus
de chantiers à l’époque. Pour moi, That’s Painting m’avait plongé dans le
réel et donc quand That’s Painting
s’est arrêté, il me restait la réalité, ce qui était totalement satisfaisant
en soi. Je n’ai pas besoin
d’aller chercher ailleurs. La réalité où je me trouve est en fait très
agréable, au Mexique, donc je me sens
très chanceux. Je reçois encore des mails de temps en temps d’anciens
clients qui n’ont pas réalisé que
That’s Painting a fermé ses portes, et je peux seulement leur répondre :
« désolé… ».
Contexte
| From |
PEROTTO Emilie emilie.perotto@esadse.fr |
| To |
Bernard Brunon bernard@thatspainting.com |
| Sent |
Tuesday, September 28, 2021, 7:46 am |
| Subject |
Saint-Étienne |
Cher Bernard Brunon,
Je m’appelle Émilie Perotto, je suis artiste
et j’enseigne la sculpture à l’École supérieure d’art et design
de Saint-Étienne.
J’ai connu
That's Painting, et
plus généralement votre travail,
grâce à Alexandre Bohn,
avec
qui
j’ai eu de nombreuses discussions ces dernières années au sujet
de
l’artiste-entrepreneur•e.J’ai
vu aujourd’hui que vous étiez né à Saint-Étienne, et je me
disais que si jamais vous
passiez
de
nouveau par cette ville, je serais heureuse de vous rencontrer,
et peut-être même
d’envisager
quelque chose avec les étudiants•es.
Bien à vous,
Émilie Perotto
| From |
Bernard Brunon bernard@thatspainting.com |
| To |
PEROTTO Emilie emilie.perotto@esadse.fr |
| Sent |
Thursday, September 30, 2021, 00:17 am |
| Subject |
Re : Saint-Étienne |
Chère Émilie Perotto,
Merci pour votre mail. En effet, je suis né à Saint-Étienne, et
après un D.U.E.L.
d’Histoire
de l’art à l’Université de Lyon, j’ai passé trois ans aux
Beaux-arts de Saint-Étienne
avant
d’aller finir mon diplôme à Marseille.
J’ai encore de la famille dans la région, et j’imagine que lors
de mon prochain voyage
en
France, je vais certainement y passer quelques jours.
Malheureusement, avec la Covid et
ses
variantes, je ne sais pas vraiment quand cela sera possible.
Mais je vous tiendrai au
courant, et je serais heureux, moi aussi, de vous
rencontrer.
Bien à vous,
Bernard
Le jeudi 27 avril 2023, nous avons enfin pu accueillir Bernard
Brunon à l’École supérieure d’art et
design de Saint-Étienne. Cette journée s’est inscrite dans le cadre
de Sculpture industrielle, un
axe de recherche-création que je mène au sein de l’unité de
recherche Spacetelling : espaces,
fictions, corps politiques et qui travaille les relations
contemporaines entre industrie et
ma•patrimoine.
Avec Mathilde Garcia et Lola Hen nous avons accueilli Bernard Brunon
tout au long de cette journée.
Alex Delbos-Gomez et Manon Freulon nous ont aidés•ées au
déjeuner.Emmanuelle Becquemin, Simon Henry,
Jovien Panné et Luc Rochaix nous ont rejoints pour la conférence de
Bernard Brunon.
Mon souhait de rencontrer Bernard Brunon était motivé par plusieurs
éléments. Comme plusieurs
étudiants•es artistes et designers de l’Ésad Saint-Étienne (Mathilde
Garcia, Lola Hen, Luc Rochaix),
j’étais intéressée par l’artiste-entrepreneur•e, qui avait assumé de
créer une entreprise pour vivre
de son travail de peinture. L’entreprise rémunératrice était
également un projet artistique
efficient qui s’inscrivait dans l’histoire de la peinture. Cette
possibilité donnait une direction
potentielle à de jeunes auteurs•ices inquiets•ètes quant à leur
avenir professionnel. J’étais
également intéressée par la littéralité de cette démarche. En créant
l’entreprise That's Painting,
Bernard Brunon était revenu au geste de peinture le plus détaché de
tout but illusionniste, mais
avec une forme de performativité, d’agentivité de l’action de
peinture qui devenait ainsi
commercialisable. Cette pratique artisanale mettait manuellement en
œuvre un produit industriel en
visant une finition quasi-mécanique. Par conséquent, pour que
l’entreprise soit performante, les
singularités des peintres disparaissaient au profit de la matière
peinture qui ne pouvait s’exprimer
pleine-ment qu’à cette condition. Les peintres étaient au service de
la peinture, de sa technicité,
de son pouvoir de recouvrement. Et, pour en arriver à ce degré
d’effacement, il fallait développer
un savoir-faire et une expertise optimale. Autrement dit, il fallait
s’effacer avec virtuosité en
tant qu’auteur pour être au service du geste de peinture le plus
efficace. Aussi, j’avais comme idée
que cette relation à une matière industrielle venait peut-être des
racines stéphanoises de Bernard
Brunon, comme j’imagine que le travail de sculpture d’Étienne Bossut
est lié à ses racines
ligériennes. Comme vous l’aurez compris à la lecture des propos de
Bernard Brunon qui n’aborde
jamais ce point, il n’y a a priori pas de lien à chercher. C’est une
des premières questions que
j’ai posées à Bernard, et sa réponse polie et évasive m’a fait
comprendre que jamais il n’avait
conscientisé l’usage des matériaux et des outils industriels en lien
avec le ma•patrimoine
stéphanois. Si cela existait, c’était peut-être inconscient, mais
rien n’était moins sûr… J’en ai
déduit que Bernard avait certainement utilisé des matériaux
industriels, car il avait tout
simplement été un jeune artiste de son temps, qui expérimentait ce
qu’il y avait de plus
contemporain autour de lui.
La journée passée avec Bernard nous a évidemment permis de revenir
sur ces différents éléments, mais
surtout de les contextualiser dans une pratique de peinture débutée
dans les années 70 en France, et
poursuivie dans le sud des États-Unis. Ainsi, nous avons pu prendre
la mesure de son engagement dans
le médium et également de mieux articuler That's Painting avec le
mouvement français
Supports/Surfaces et l’abstraction
américaine. La surprise de cette
journée a été de découvrir,
grâce à l’activité de commissaire d’exposition de Bernard, une
quantité de projets internationaux
d’artistes-entrepreneurs•es, qui se trouvaient mis en perspective
les uns les autres dans un
contexte partagé. Nous étions enthousiastes face à toutes les
possibilités ouvertes par ces artistes
qui n’agissaient pas que dans l’espace de la galerie, mais qui
infiltraient également la vie
quotidienne, en prenant part au système économique de la prestation
de service, envisagée comme un
espace de création.
Aujourd’hui Bernard Brunon est à la retraite. Il ne peint plus. Ce
qu’il assume avec une joie non
dissimulée, et ce qui nous a un peu déstabilisés•ées. Était-ce
possible pour un véritable artiste de
ne plus produire ? Oui, car il est évident que c’est la seule
attitude possible pour respecter
That's Painting dans toute sa
radicalité. S’il n’y a pas de demande
de peinture, il ne faut pas
peindre. ∕Émilie Perotto
Partenaires
La rencontre avec Bernard Brunon ainsi que cette édition, ont bénéficié des
soutiens de ces partenaires :
Crédits
Bernard Brunon -> Archive est une publication éditée par
Situation sculpturale service. Elle
a été
conçue dans le cadre de Sculpture industrielle, un axe de
recherche-création mené par Émilie
Perotto au
sein de Spacetelling : espaces, fictions, corps politiques, groupe
de recherche-création du GRAD de
l’Ésad
Saint-Étienne.
Sculpture industrielle considère que les générations actuelles sont
des fils•les de la culture
industrielle, et qu’il est nécessaire de questionner, à l’ère
capitalocène, nos relations à
l’industrie, qui a été
notre
biotope accueillant, mais qui est également écocide et homicide.
Sculpture industrielle active la sculpture comme un outil
d’expérimentation des contextes
spatio-socio-historico-industriels. Sculpture industrielle invite
des étudiants•es, techniciens•nes
et professeurs•es de l’Ésad Saint-Étienne à partager, enrichir et
mettre en jeu leur culture du
ma•patrimoine industriel, de l’échelle locale à l’échelle
internationale. Cela peut se faire à
travers des visites
de sites, des rencontres avec des acteurs•ices locaux•les, mais
aussi par des projets développés en
relation avec des entreprises.
Sculpture industrielle partage via différentes publications,
expériences et savoirs, récoltés lors
de nos rencontres et de nos pérégrinations.
Ce site web propose une adaptation numérique de cette édition.
Le suivi éditorial de ce projet a été effectué par Émilie Perotto.
Les propos relatés dans cette édition ont été tenus par Bernard
Brunon et recueillis lors de sa
venue à
l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne le 27 avril
2023.
Ils ont été transcrits par Émilie Perotto et relus par Bernard
Brunon.
Les notes et annexes ont été rédigées par Emmanuelle Becquemin,
Bernard Brunon, Arthur
Benyaya-Cazorla, Manon Freulon, Jules Labatut, Taleb Lachheb,
Charlotte Maucourt, Émilie Perotto,
Romane Pinault et
Pierre
Saby.
L’intégralité des photographies présentes dans cette édition est
issue des archives de Bernard
Brunon.
La relecture de cette édition a été assurée par Arthur
Benyaya-Cazorla.
L'édition a été pensée et conçue par Jules Labatut et Pierre Saby
durant l’année 2025 et porte
l'ISBN 978-2-9582852-2-7.
Elle a
été composée en TWK Continental Bold, Book et Light, une police de
caractère dessinée par Guillaume
Besson et éditée par la fonderie WELTKERN®.
L’équipe éditoriale remercie Bernard Brunon pour sa confiance et son
appui ainsi que Marie-Hélène
Désestré et Juliette Fontaine pour leur aide précieuse.
Le design, adaptation et développement de ce site web a été assuré par Jules
Labatut.